vendredi 13 octobre 2017

Scènes de la misère ordinaire



9 h du matin, rue du Faubourg du Temple, Paris, 10°, lundi 6 octobre.
Un car de police s’arrête, imité par une camionnette benne. Quatre policiers souriants, dont deux femmes, et trois petits bonshommes verts déboulent sur le trottoir, encore humide de la dernière pluie de la nuit.

Bonjour Messieurs ! Propreté de Paris ! Désolés de vous déranger. Deux hommes dans la trentaine prématurément vieillie ouvrent péniblement leurs yeux endormis depuis l’aube sur un tas de couvertures crasseuses. Fatalistes, maugréant sans un véritable mot, ils se lèvent difficilement. Les gardiens de la propreté ne perdent pas de temps. Les tristes couvertures sautent dans la benne à ordures, accompagnées de déchets en tous genres, rejoignant d’autres traces d’inhumanité. Les deux souvenirs humains sautent dans ce qui leur reste de chaussures, sauvent leurs sacs de couchage, quelques hardes, titubent et s’enfoncent dans la rue. Pas encore aujourd’hui qu’ils dormiront. Les gardiens de la paix remontent dans leur fourgon. Un petit coup de balai. Nickel !
Merde, le Karcher ne marche pas ! Au suivant.

J’ai assisté à cette scène en 2003, mais combien de fois l’ai-je vue depuis ? Combien de fois ais-je vu plus triste encore ? L’histoire n’est pas neuve, elle est même aussi vieille que notre civilisation. Tout le monde a oublié que Jean-Louis Bourdon en a tiré un roman, publié en 1989, monté au théâtre en 1997. Combien de fois revivrons-nous cette scène dans nos environnements quotidiens ?



Place de la Bastille, juillet 2016, un orchestre jazze allégrement, sous un chaud soleil. Un petit air de Nouvelles Orléans flotte.
La foule est nombreuse, disparate, cosmopolite, joyeuse. Je me faufile un chemin. Je vois à 100 m quelque chose qui ressemble à un corps allongé en partie entre deux voitures. Il me faut bien trois minutes pour arriver devant ce qui reste d’un être humain dont tout le monde se détourne soigneusement. Les chaussures ou le bas des pantalons pourraient en prendre un coup. Je m’arrête, met ma fille en sécurité, on ne sait jamais. L’homme crasseux, chaussures éclatées, blessure ancienne à la jambe gauche, pansée dans un vieux sac plastique, ne bouge plus. Le cœur bat, l’œil est révulsé. Une infirmière s’arrête. Probable coma éthylique léger. Il se réveille violent, retombe en semi léthargie. Un œil sur lui, l’autre sur mon téléphone, le troisième sur ma femme et ma fille, j’appelle les pompiers qui prennent le relais. La fête continue, ce naufrage n’a dérangé personne. C’est bien l’essentiel non ?

2 commentaires:

  1. Abominable mais hélas de plus en plus courant partout dans le monde !! Il paraît que nous sommes dans le 3ème millénaire, donc plus en progrès, mais dans quel sens ??? HvZ

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  2. J'étais à cette scène. C'était affligeant de voir que les personnes ne s'arrête pas pour prendre des nouvelles et soin de cet homme qui était dans le besoin.
    De plus en plus de personnes sont dans ce besoin: si je le pouvais je m'arrêterais pour chacun, mais cela n'est pas possible.
    M.W.

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