mardi 3 octobre 2017

Professeur Roger Van Schoute (1930-2017) : décès d’un précurseur


Roger Van Schoute, professeur émérite à l’Université Catholique de Louvain, est décédé le 10 mai dernier à l’âge de 87 ans. Un hommage lui sera officiellement rendu lors de la publication des dix-neuvièmes actes du « Colloque sur l’étude du dessin sous-jacent et des technologies de la peinture » tenu en 2014, qui lui seront dédiés. Ce n’était certainement pas un homme sensible à ce genre de manifestations, ni aux honneurs en général, mais il serait impensable que ce précurseur en matière d’étude des œuvres d’art par les méthodes scientifiques parte discrètement sur la pointe des pieds. Un Liber amicorum posthume m’aurait paru bien à propos, mais comment le financer ?[1]

Pour ma part, il me semblait tout aussi difficile de ne pas rédiger quelques lignes à sa mémoire. Afin de limiter les double-emplois, je ne soulignerai, d’une façon plus personnelle, que cet aspect de ses recherches, qu’il a transmis à plusieurs de ses étudiants, afin d’illustrer un des facettes du rôle de pionnier du Pr Van Schoute.
L’étude des œuvres d’art par l’approche scientifique occupe en effet aujourd’hui une bonne partie de mon temps et a fait de moi un spécialiste de Corot (particulièrement du dépistage des faux), ainsi que de l’Histoarchéométrie[2]. C’est en effet dans le laboratoire du Pr Van Schoute que j’ai croisé Corot en 1990. Mais au-delà de cet aspect et des nombreux apports à la connaissance, dont il est à l’origine par sa démarche, il faut souligner que cette approche qu’il a promue modifie complètement la façon d’envisager l’étude d’une œuvre d’art, en lui conférant une plus grande rigueur et un cadre méthodologique solide. C’est certainement, la partie la moins connue de ce que le Pr Roger Van Schoute nous a transmis, mais la plus porteuse de découvertes futures.

L'entrée du LABART donnait à droite de la grille du beau jardin de l'ancien Musée.

A force de discrétion, son rôle majeur dans le développement de ces méthodes de recherche est presque oublié. Cependant, sans le Pr Roger Van Schoute (Mr Van Schoute pour tout le monde ou RVS pour ses étudiants), elles n’auraient pas connu un tel essor, particulièrement en Belgique. A cet effet, RVS a fondé en 1964 ou 1965 « Le Laboratoire d’étude des œuvres d’art par les méthodes scientifiques » à l’Université Catholique de Louvain, à Leuven, transféré ensuite à Louvain-La-Neuve[3]. Il faut également souligner le rôle déterminant qu’il a joué dans le développement de la réflectographie dans l’infrarouge, mise au point en 1970 par le Pr Van Asperen de Boer (émérite de l’Université de Groningen)[4], en créant en 1975 le colloque « Le dessin sous-jacent dans la peinture ». La réunion scientifique universitaire des deux premières sessions est devenue, depuis lors, un colloque international de très haut niveau (bisannuel, puis trisannuel) dont la vingtième édition est attendue.



Roger Van Schoute a mené également des recherches pionnières à propos de Jérôme Bosch et Rogier van der Weyden. L’ensemble de ces travaux a non seulement apporté des résultats concrets et nouveaux dans l’Histoire de l’Art en dépassant largement les Primitifs Flamands, mais s’est également étendu à la conservation-restauration. Le Professeur Van Schoute a compris dès le début des années soixante l’importance que prendrait le développement de cette nouvelle approche de l’Histoire de l’Art dans un mouvement initié après la fin de la guerre par des universitaires et conservateurs de musées.

Deux souvenirs personnels illustrent bien l’ouverture d’esprit et l’attention que le professeur Van Schoute portait à ses étudiants.
Le soleil brille, l’après-midi est radieuse en ce jour du mois de Juillet 1989 où j’entre dans la Diathèque du Département d’Archéologie et d’Histoire de l’Art de l’Université Catholique de Louvain, à Louvain-La-Neuve. Une grande table en bois, de style administratif de la première moitié du XXe siècle, coupe la pièce en deux sur presque toute sa longueur. Les professeurs Hackens et Van Schoute sont assis dos à la fenêtre dans un contre-jour lumineux. Il n’empêche cependant pas de distinguer nettement leurs airs accueillants et bienveillants. Je ne m’attendais pas à un tel comité. Six mois de parcours administratif du combattant, débuté à l’ONEM[5], allaient s’achever dans cette salle à laquelle je pensais ne jamais accéder. J’imaginais plutôt m’y faire couper en fines tranches. Tout ce temps a été nécessaire pour préparer et présenter ma candidature à l’Université et espérer commencer au mois de septembre suivant la première Candidature en Histoire de l’Art et Archéologie.
Par un jeu de questions et de réponses, j’ai défendu durant une petite heure le dossier que j’avais constitué pour expliquer comment à 27 ans, sans diplôme, ayant arrêté le secondaire entre 16 et 17 ans, je comptais réussir quatre années d’études universitaires pour lesquelles mes bases ne dépassaient pas ce que mes parents, ma famille, mes lectures et mon expérience professionnelle avaient pu m’apprendre. Il semble que j’ai dû être convaincant puisque je ne me suis arrêté qu’une fois mon doctorat en poche.

Je dois à cette heure passée dans la Diathèque et aux Professeurs Hackens (décédé en 1997) et Van Schoute les plus grandes joies professionnelles, humaines et familiales. L’image de ces deux grands professeurs est gravée dans ma mémoire jusqu’à la fin de mes jours. L’un comme l’autre m’ont toujours suivi et conseillé au début de ma vie professionnelle avec grande attention et un souci de transmettre sans arrières pensées. Ils restent pour moi un exemple rare en ce domaine. Je les en remercie infiniment pour la dernière fois. Pour être complet, il faut également dire un mot du Pr Ignace Vandevivere (décédé en 2004) qui a également influencé ma façon d’enseigner, de regarder et de montrer une œuvre. Il a pour sa part innové dans la muséologie avec la création à LLN du Musée du dialogue. Les trois hommes n’étaient pas réellement faits pour s’entendre, mais m’ont chacun apporté des éléments déterminants pour ma vie professionnelle, mon regard sur autrui et l’altérité en général.

Venant d’épouser une merveilleuse française, en 1993, nous nous sommes installés à Paris. Presque naturellement, j’ai proposé mon sujet de doctorat à l’Université de Paris IV. L’entrevue n’a pas duré quinze minutes avec un excellent professeur dans le séminaire de la rue Michelet. La sentence est rapidement tombée : Jacques-François Delyen (Gand, 1684 – Paris, 1761) et l’étude de ses œuvres par les méthodes scientifiques « ne sont pas un sujet de doctorat, rien n’existe sur le sujet ». Je suis resté sans voix dans l’acception première de cette expression. Consterné, la semaine suivante, j’étais dans la petite salle de réunion de RVS à Louvain-La-Neuve, au premier étage de son Laboratoire. Il n’a posé qu’une seule question après m’avoir écouté : « c’est très intéressant, mais êtes-vous certain qu’il existe suffisamment d’œuvres et de documents ? ». Un autre parcours du combattant commençait. Il fallait financer cette thèse sur mes deniers personnels tout en travaillant[6]. Jamais il n’a démenti la confiance qu’il m’avait accordée.

Curieusement, malgré une ouverture « grand angle », RVS ne s’était jamais réellement mis à l’informatique, préférant disait-il : « mon crayon et ce carnet », qu’il sortait de sa poche l’air amusé face à l’incrédulité de son interlocuteur, avec un petit sourire que nous lui connaissions bien dans ce genre de circonstance.

J’ai aussi une pensée pour son épouse qui m’a toujours accueilli avec la même grande gentillesse et qui l’a accompagné tout au long de sa maladie. On sait combien cela est éprouvant. RVS redoutait cette maladie qui l’a conduit à rester en activité aussi longtemps que possible dans l’espoir, croyait-il, de n’être pas touché.
Comme en juillet 1989, le soleil brille aussi en ce matin du 15 mai 2017, dans la belle église de Nethen et devant sa tombe.
Merci.



Autres hommages
- De Vlaamse Primitieven




- Emission de radio
Ses anciens étudiants retrouveront bien dans cette émission de France Culture le professeur qu’ils ont connu.
Jérôme Bosch (1450-1516), Une vie, une oeuvre, réalisée par Irène Omélianenko, 14/09/2003.
Intervenants

  • Jacques Darriulat, maître de conférences (1997-2011, esthétique et philosophie de l’art) l’Université Paris-Sorbonne.
  • Héloisa Novaes, artiste peintre.
  • Claude-Henri Rocquet, poète et dramaturge.
  • Patrick Roegiers, écrivain.
  • Roger Van Schoute, professeur émérite à l'Université Catholique de Louvain et à l'Institut Royal d'Histoire de l'Art et d'Archéologie de Bruxelles.


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[1] Je suis preneur si vous avez une idée (gerard.dewallens—uclouvain.be)
[2] Les « méthodes de laboratoire appliquées à l’étude des œuvres d’art » et l’archéométrie picturale, ancêtres de l’Histoarchéométrie :
http://gerarddewallens.blogspot.fr/2013/09/les-methodes-de-laboratoire-appliquees.html
[3] Aujourd’hui LABART (http://www.museel.be/fr/le-musee/laboratoire-detude-des-oeuvres-dart).
[4] Asperen de Boer (Dr. J. R. J. van), Infrared Reflectogramms of Panel Paintings, dans Studies in Conservation, XI, Londres, 1966, p. 44-45, objet d’une thèse de doctorat réalisée à l’Université d’Amsterdam et publiée par le même en 1970.
[5] Office National de l’Emploi (Belgique).
[6] G. de Wallens, Les peintres belges, actifs à Paris au XVIIIe siècle, à l’exemple de Jacques François Delyen, peintre ordinaire du Roi (Gand, 1684 - Paris, 1761), Institut Historique Belge de Rome, Préface de Pierre Rosenberg (de l’Académie Française, Président-directeur honoraire du Musée du Louvre), Bruxelles, 2010, 560 p.

1 commentaire:

  1. Merci pour cet article qui rappelle le rôle de pionnier de Monsieur Van Schoute et tout ce qu'il a apporté à des générations d'étudiants dont j'ai été.

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